le film suédois Play de Ruben Östlund

Play, Ruben Östlund 7


Play, le troisième long-métrage du réalisateur suédois Ruben Östlund, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes en 2011, est le portrait juste et réaliste d’une Suède qui n’a plus aucun repère.

Arrivée d’un train en gare de Göteborg

Play est un film sur l’équation racaille = gare(s). Quelque soit l’endroit du monde, si vous cherchez les ennuis, vous atterrirez toujours aux abords d’une gare.

Dans le film de Ruben Östlund, le train Malmö-Göteborg, est à la fois une métaphore pour l’avenir du pays – tous embarqués pour une destination commune – et pour l’incapacité de se plier à l’ordre.

Un berceau laissé négligemment devant une issue de secours déclenche une suite de moments burlesques. Le contrôleur fait plusieurs appels en Suédois et finalement en Anglais pour que le voyageur ayant bloqué l’issue de secours déplace l’objet encombrant. Rien ne se passe. Rien ne se passera.

Le contrôleur n’arrivera pas à faire respecter la loi, n’arrivera pas à prendre une décision ou à l’exécuter à bien. Le berceau arrivera à destination sans que l’adulte responsable de son voyage n’ait eu à justifier de sa nonchalance.

Comment mettre en scène cette impuissance? Avec un plan long, une profondeur de champ importante et des personnages qui ont du mal à se mouvoir dans l’espace. Comme un Roy Andersson ayant troqué l’humour absurde pour l’absurdité de la bêtise.

Play nous entraîne dans une Suède hyperréaliste

Mais Play est bien plus que l’histoire d’une société qui tolère des écarts qui devraient être intolérables. Au berceau qui aurait pu gêner l’évacuation de voyageurs innocents et respectueux se substitue une jeunesse exécrable.

Play est l’histoire d’un train qui ne pourra plus circuler normalement si on ne fait pas quelque chose pour assurer la liberté et la sécurité de chacun. Et accessoirement, un film racontant la journée de trois pré-adolescents naïfs, niais, déloyaux et lâches se faisant agresser par une bande de cinq autres pré-adolescents agressifs, sadiques, fascistes et manipulateurs.

Pour qui a emprunté les transports en commun un vendredi soir dans une grande ville suédoise, rien de neuf. Pour le spectateur habitué au cinéma de Ruben Östlund, non plus d’ailleurs. Les délinquants des transports en commun, qui étaient une bande d’idiotes superficielles et alcoolisées dans Happy Sweden sont cette fois-ci cinq gamins issus de l’immigration.

Il n’y a pas d’âge, pas de genre et pas d’ethnie pour être des racailles.
Il y a par contre une certaine conception du monde, où l’individu prévaut sur le bien-être commun. Où la pulsion l’emporte sur la raison. Dans Play, où le mineur est le despote d’un monde dont il ne connaît pas les règles.

Ma liberté s’arrête là où débute celle de l’autre

L’enfant roi n’a ni religion, ni couleur de peau, ni nationalité. L’enfant roi est ce petit être égoïste qu’aucun adulte n’a le courage de remettre sur le droit chemin.

A plusieurs reprises en regardant Play, le spectateur se dit que certains mériteraient des parents dignes de ce nom. Des parents responsables ou une société inculquant des valeurs essentielles, comme le respect et l’honnêteté, si les géniteurs sont trop fainéants pour éduquer leurs rejetons.

Une fois Play achevé, on est en colère. Pas après Ruben Östlund qui a eu la maladresse de choisir cinq petits noirs pour interpréter des racailles qui auraient aussi bien pu être blondes, mais après l’image fidèle d’une société suédoise qu’on ne reconnaît que trop bien.

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7 commentaires sur “Play, Ruben Östlund

  • Besmel

    Ci-mer pour la découverte, Cineaster ! Jolie métaphore que celle du berceau abandonnée dans le train pour évoquer la démission des parents.
    C’est inspiré d’un fait-divers, je crois, du coup, je sais pas trop si on peut qualifier de maladresse le fait pour Östlund d’avoir casté des renois pour jouer les lascars. D’ailleurs, ça a suscité beaucoup des réactions en Suède ? Des voix se sont élevées pour dénoncer une stigmatisation (comme en France pour le clip de Romain Gavras pour Justice) ? Ou bien ça a fait l’objet d’une récupération politique par l’extrême droite ?

  • Aurore Auteur du billet

    ça a été discuté et récupéré plutôt par les partis de gauche qui ont victimisé le groupe d’agresseurs. Ces pauvres petits se pliant à incarner le stéréotype que les médias véhiculent.
    Heum.

    Beaucoup voyant dans la scène de fin – je ne vais pas spoiler – un déréglage d’une société où les enfants ne peuvent pas être traités comme des criminels, même s’ils sont enfants soldats, violeurs ou voleurs.

    Comme s’il y avait un âge légal pour être méprisable.

    Bon, sinon, je persiste et signe, il faudrait des permis pour avoir des enfants et montrer qu’on peut leur donner de l’amour, du temps et une éducation.

    Ce qui fait de plus en plus cruellement défaut en Suède comme ailleurs.

  • Besmel

    Ben, je les comprends un peu, ces sales gauchistes. Je veux dire, sans aller jusqu’à déresponsabiliser ou victimiser le groupe d’agresseurs, on ne peut tout de même pas nier l’existence de mécanismes de conditionnement social qui – même s’il est parfois difficile de l’admettre tant ça remet en question des concepts si chers comme le libre-artbitre ou le mérite – participent à la détermination de nos comportements. Bien sûr, ça peut sembler très abstrait ou théorique, mais au fond, ça ne l’est pas plus que l’idée de contrat social que vous évoquez dans votre billet. Ça n’explique pas tout, évidemment, et ça n’excuse en rien, mais c’est tout de même à prendre en compte dans l’équation finale.

    C’est d’ailleurs peut-être là que les séquences du film avec les Amérindiens prennent tout leur signification. Après tout, qu’est-ce qu’on attend d’eux si ce n’est un spectacle folklorique ? Certes, personne ne les a forcés à se mettre en scène, pourtant… Et quand bien même c’est du playback, chacun est à sa place, tout est dans l’ordre nauturel des choses. Du moins en apparence, mais cela nous suffit. Et si on extrapole un peu, on est pas si loin du schéma proposé pour les enfants : victime semi-consentante/bourreau inavoué ou inconscient.

    Le film est positivement génial aussi parce qu’il donne à voir une image de la société tellement nette et riche de détails qu’on ne sait plus vraiment sur quoi porter notre attention. C’est peut-être le plus désarmant au final, et quelque part, ça en dira long sur nous-même. Des « identitaires » (pour rester poli) y verront sans doute la faillite du multiculturalisme, des personnes victimes d’agression retiendront peut-être surtout la cruauté de bourreaux parfaitement conscients de leur capacité de nuisance, des éducateurs y verront le délitement des liens familiaux ou sociaux. Etc.

  • Anne

    Merci Aurore pour cette bande annonce ainsi que ta critique très belle de ce film. Ça me donne très envie d’aller le voir. J’ai regardé, du coup, une interview de Ruben Östlund sur Video.Arte. C’était très intéressant.

  • Aurore Auteur du billet

    Ce qui me surprend avec Östlund, c’est que j’avais trouvé son premier long tellement mauvais que j’ai attendu très longtemps avant de voir Happy Sweden, film que du coup j’ai trouvé excellent.
    Play est un peu en-dessous, trouvé-je, mais vraiment intéressant.

  • Anne

    Du coup, je suis allée voir la bande annonce de Happy Sweden dans ton article et l’ambiance a l’air sympa. J’ai lu aussi des critiques sur allociné et elles sont, pour le moins, partagées. Apparemment, le film ne laisse pas indifférent, soit on adore, soit on déteste. Si tu entends parler d’une diffusion sur ARTE un de ces jours, fais nous signe ! 🙂

Les commentaires sont fermés.