Ma Vie de chouette 4


« Chouette »

Quiconque m’a rencontrée ou entendue lors de conférences sait que c’est un mot que j’utilise trop. Un adjectif, un substantif, un animal qui pourrait être mon totem. Et le vôtre peut-être aussi.

La Cinematek de Stockholm, à laquelle j’ai dédié un mémoire de master avait comme premier logo une chouette dont les yeux donnaient l’impression de briller. Le symbole était limpide : cette cinémathèque serait un lieu de sagesse où le spectateur serait à l’affût, dans l’obscurité.

Quelques décennies plus tard, Astoria – éphémère chaîne de cinémas – a également choisi des yeux de chouette pour son logo. Ceux-ci étaient stylisés, verts ou blancs, et en mouvement sur le néon de la devanture du complexe de salles sur Kungsgatan à Stockholm.

En rentrant dans mon Berry natal en 2009, j’ai réalisé que cet animal nocturne assez peu répandu dans le monde de la cinéphilie francophone, me correspondait parfaitement. Une créature solitaire évoluant dans l’obscurité avec les yeux grand ouverts, perchée sur une branche, était suffisamment sombre, mystérieuse et distanciée pour me représenter.

Un monde divisé (1948) d’Arne Sucksdorff

Je suis donc devenue une chouette.

Ma vie de cinéphile, est comme vous l’avez remarqué, à contre-courant. Surtout depuis que je vis en France. Je vois les films avant. Ou après. Jamais en même temps que la majorité. Dans le meilleur des cas, les créateurs ou les ayants-droits me donnent accès à un screener. Sinon, j’attends patiemment que le film sorte en DVD sur Discshop ou Ginza. Parce que j’habite au calme, au milieu de la Diagonale du vide loin de la tyrannie de l’immédiateté, cette petite routine cinéphile me convient.

Elle est pourtant très éloignée de ce qui fut un jour ma cinéphilie. Sans parler du record des plus de mille séances sur grand écran en 2000 lorsque j’étais étudiante, j’ai pendant des années vu en moyenne 20 films par semaine. En salles ou chez moi. Puis, j’ai déménagé en Suède où j’ai pu approfondir ma cinéphilie à tendance scandinave entre 2002 et 2009.

Alors que je voyais beaucoup moins de films qu’en France, j’ai pu découvrir des films improbables et totalement inédits ici. Puisque je prends des notes systématiquement sur les films que je vois – un vieux réflexe développé quand j’étais étudiante en DEUG à Paris 3 – alors que j’habite dans la Vallée Noire, je peux replonger à volonté dans des films découverts il y a dix ans, comme par exemple le sous Blair Witch qu’est Det Okända (vu une unique fois à la TV suédoise quand je résidais en banlieue d’Umeå).

A l’heure de la rédaction de ce billet, j’ai vu plus de 300 films. Ou plutôt 300 longs-métrages. Suédois. Sortis entre 2000 et 2015. Quelques dizaines d’autres viendront s’additionner à ce total d’ici l’envoi du manuscrit de mon prochain livre à l’imprimerie. Je les ai vus, analysés et à part un bref hululement – de la micro-critique au tweet – je les laisse être digérés lentement. Certains ressortiront sous la forme de squelettes imbriqués les uns aux autres dans une quelconque pelote compacte. Car c’est aussi ça être une chouette.

Pelotes de pelloches

Distanciée des objets que j’étudie, je simplifie, vois des drames plastiques ou décèle des métaphores, qui sont apparemment obscures pour certains. Je résume les films à une idée, je me concentre sur les squelettes et les concepts simples. Quitte à choquer des spectateurs qui me reprochent parfois mes analyses, si éloignées de leurs perceptions.

Pour la chouette cinéphile que je suis :

  • Play est un film sur la responsabilité de chacun (le berceau, les bourreaux, les victimes)
  • Refroidis est un film sur l’articulation ligne et lignée (la drogue, la route, la paternité)
  • Volcano est une métaphore du drapeau islandais (une turbulence rouge traversant une étendue bleue)

Ces films-là, peu de personnes les ont vus de cette manière. Ou en tout cas ont écrit dessus en ces termes. Et c’est tant mieux. Sans être unique, cela fait toute l’originalité de mon regard et de mon approche. Dans les livres que j’écris et dans les conférences que je donne.

Et ça, c’est plutôt chouette.

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4 commentaires sur “Ma Vie de chouette

  • Jean-Pierre Laigle

    Bonjour,

    J’ai entendu dire qu’a paru un feuilleton norvégien dans lequel la russie tente de s’emparer des réserves pétrolières de la Norvège. Où trouver ce feuilleton? Je suis spécialiste de la science fiction. Je lis couramment le danois, le suédois et le norvégien. Je devrais donc y comprendre quelque chose.
    Hälsningar.

  • Gambade Jacques

    Sais-tu que la chouette est aussi le symbole, ou la mascotte, de la ville de Dijon ? A cause de la rue de la Chouette où ce petit animal sculpté dans la pierre porte bonheur : il suffit de le caresser de la main gauche et de poursuivre son chemin sans se retourner.

Les commentaires sont fermés.