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Pål Sletaune, état des lieux

Home Sweet Home

Déjà dans le premier long-métrage du réalisateur norvégien Pål Sletaune, Junk Mail (1997), l’appartement est un endroit mal éclairé, kitsch et dédalique.

Possédant:

  • une salle de bain rimant avec perte de conscience
  • une cuisine croulant sous de la vaisselle sale et
  • une chambre vieillotte

l’appartement de Junk Mail annonce un home sweet home qui restera inatteignable dans le cinéma de Pål Sletaune.

De la cuisine répugnante de Junk Mail à celle aseptisée et angoissante de Babycall, cineaster.net vous propose de faire un état des lieux du cinéma de l’auteur norvégien.

Kristoffer Joner dans sa salle de bain dans Next Door de Pål Sletaune

Violent Bathroom Exchange

Les trois premiers longs-métrages de Pål Sletaune mettent en scène un loser de sexe masculin.
C’est ce que rappelle le très bon dossier d’Excessif.
Et la femme me direz-vous?

Elle est le catalyseur du drame. Pleine de joie et de vie d’angoisse, la femme sletaunienne:

  • tente de se suicider dans sa salle de bain (Junk Mail)
  • se fait maltraiter, voire plus si affinités (You Really Got Me, Next Door)
  • craint qu’on entre chez elle pour s’attaquer à son enfant ou à elle-même (Babycall)

L’homme est le dernier survivant – sauveteur, meurtrier, ami – d’un drame féminin se déroulant dans le cadre domestique.

Lieu dans lequel on est nu, inoffensif et exposé aux menaces en tout genre, la salle de bain est un lieu central des premiers longs-métrages de Pål Sletaune.
Théâtre de l’enlèvement du père de Jan et de l’agression de Grete dans You Really Got Me, la salle de bain devient un des lieux du crime dans Next Door.

Au fil des films de Pål Sletaune, la salle de bain passe de lieu principal du drame à une pièce invisible et caduque. Dans Babycall, les toilettes sont présentes, mais à aucun moment la salle de bain n’est montrée. Un travailleur social trouvera même une brosse à cheveux dans la cuisine d’Anna. Comme si la violence avait quitté la salle de bain pour une autre pièce de l’appartement.

Robert Skjærstad dans sa cuisine dans Junk Mail de Pål Sletaune

Kitchen Stories

Tout le contraire de la cuisine, pièce nourricière que Pål Sletaune ne finit pas de montrer. Qu’elle soit publique ou privée, la cuisine sletaunienne – indissociable de ce qu’on y concocte – est un lieu du malaise.

La cuisine dans le cinéma de Pål Sletaune est une manifestation de l’excès, entre boulimie et anorexie. La nourriture servie est calcinée, crue, bon marché, instantanée, quand elle ne se contente pas de n’être qu’une boîte de conserve ouverte et consommée telle quelle ou un plat simple et pourtant décevant.

  • Soit la cuisine est grasse et sale (Eating Out, You Really Got Me)
  • Soit elle est aseptisée (Next Door, Babycall)

Des assiettes achevées mais contenant toujours de la nourriture (Next Door) aux convives déçus de ce qui leur est servi (Eating Out, Babycall): la cuisine est l’étape contraignante et dépourvue de plaisir entre un réfrigérateur à moitié vide et un estomac qu’on remplit par nécessité avant d’aller se coucher.

Philip Zandén se fait kidnapper dans sa chambre dans Amatørene de Pål Sletaune

La Chambre Renversée

Lieu de repos, la chambre sletaunienne ne l’est pas assez.
Le lit dans lequel on passe un tiers de sa vie à rêver devient dans tous ses longs-métrages une prison sur quatre pieds.

  • Roy, se cachant sous le lit de Line dans Junk Mail, devient prisonnier de son indiscrétion.
  • Iver Mo, attendant sa maîtresse dans You Really Got Me, se fait kidnapper, devenant à son tour prisonnier grâce à un lit qui le privera d’une orgie.
  • John, dans Next Door, ira se coucher une dernière fois, prisonnier de sa folie.
  • Anna, dans Babycall, sera réveillée par les cris de l’appareil donnant son titre au film.

Prisonnière de sa psychose, Anna voudra aussi obliger son fils Anders à dormir avec elle et sera folle de rage quand Helge essaiera d’ouvrir la porte de la chambre de son fils.
La chambre d’Anders est une pièce qui doit rester fermée, car dévoiler la réalité du lit briserait le monde de sa mère.

Grave With a View

Construit autour de couloirs rectilignes (sauf dans Next Door), comme autant de vestibules vers l’au-delà, l’appartement du cinéma de Pål Sletaune n’est pas l’espace clos et coquet dans lequel évoluent ses personnages.

Il est un lieu aux cloisons perméables qui laisse entendre des sons étrangers (le marteau piqueur dans Junk Mail, la télévision dans You Really Got Me ou les signaux du récepteur dans Babycall).
Le logement est un lieu trop ouvert aux crises de folies, aux actes violents, aux cris et aux chuchotements trop audibles.

L’appartement n’est plus un monde solide et objectif, mais un lieu habité d’obsessions, de souvenirs, d’expériences qui en modifient l’architecture et la nature.
Il est devenu un personnage à part entière. Comme tous les lieux du cinéma de l’auteur norvégien.

Depuis Next Door, l’appartement est devenu fantastique. Rythmant ses histoires par des ellipses, des flashbacks et des hors-champs, Pål Sletaune nous montre que les histoires tourmentées de ses antihéros contaminent et sont contaminées par leur cadre de vie.

Tout ce qui leur est extérieur est en train de s’effacer. Les figurants sont devenus des silhouettes. Alors qu’ils pouvaient habiter l’espace de Junk Mail ou You Really Got Me, les “autres” ne sont plus que des figures éloignées aux contours flous, aux vies inconnues.

Dans Babycall, le monde du centre commercial de Linderud où la vie est artificielle, le cadre oppressant, dirige tous les regards vers les visages des protagonistes.
Le visage inquiet, tourmenté de John (Next Door) ou de Anna (Babycall) est devenu le seul paysage acceptable. Comme si la littérature, la psychologie et le théâtre s’étaient accaparé le cinéma de Pål Sletaune. Les plans se sont resserrés. La profondeur de champ a diminué. Il est devenu impossible de souffler.

Sortez maintenant de chez vous explorer l’univers oppressant de Pål Sletaune et rencontrer une mère poule effrayée dans son logement social dans Babycall qui sort aujourd’hui en France, distribué par Jour2Fête.


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publié dans: billet d'humeur

Joyeuses Pâques 2012

Bilan après une semaine en compagnie de påskekrim ciné

1. Adapter des polars d’auteurs établis comme Gunnar Staalesen ou Karin Fossum ne garantit pas leur qualité. Les romans policiers sont en général mieux calibrés que leurs adaptations.

2. Un bon polar peut ne rien à voir avec Pâques. Bloody Angels, son scénario original et sa sortie pendant les vacances de Noël 1998 en sont le meilleur exemple.

3. Un påskekrim réussi contient un ou plusieurs crimes abjectes. Plus les actes commis son affreux et inexplicables plus le påskekrim a des chances de captiver son public. Ce qui est aussi vrai du genre policier en général.

4. Le milieu du drame a intérêt à être tout sauf une ville trop connue comme Oslo. La campagne, un fjord de l’ouest, le bord d’un lac ou une petite bourgade sont les lieux privilégiés du påskekrim. Plus l’endroit est isolé et proche de la nature (ici une montagne, là une forêt), plus l’angoisse et la peur de l’inconnu seront propices au déroulement de l’intrigue.

5. Les personnages de påskekrim sont typés et caractérisés par une vie intérieure intense. Psychanalyse, folie, inceste, crimes de sang froid, pédophilie et vengeance y ont leur place. Plus le crime sera révoltant ou mystérieux plus la résolution du påskekrim sera excitante. Même l’enquêteur se montrera plus dandy désabusé qu’héroïque, comme issu du roman noir américain.

6. Une esthétique du faux-semblant domine. Au pays des cent jours de nuit et de lumière, apparences trompeuses, contre-jours, reflets, spectres et brouillard transcendent une lumière qui aurait dû appuyer le “voir, c’est savoir“. Dans Insomnia, alors que la journée est perpétuelle, faire la lumière sur les crimes est encore plus compliqué qu’à des latitudes où l’alternance de jours et de nuits est la règle. La confusion entre le jour et la nuit, la vie et la mort font apparaître des fantômes – chose rare dans les films policiers – à la fois dans Insomnia et dans Le Lac des Morts.

Mais si le påskekrim n’était qu’un mythe?

Dans l’article du Dagbladet du 9 avril 2003, Nils Nordberg, essaie d’expliquer l’engouement que suscitent les påskekrim en Norvège.
Une de ses hypothèses pour expliquer l’intérêt pour le grotesque en mars/avril est l’origine sombre et sanglante des fêtes du printemps.
Que ce soit dans la tradition judéo-chrétienne ou chez les païens, le printemps est associé au sacrifice (Pessa’h, Pâques, Blót ou Segerblot) et au sang versé pour assurer une année propice.

Ainsi, le besoin de sang au printemps serait culturel.

L’autre piste de Nils Nordberg est l’aspect symbolique de la lecture pendant les vacances de Pâques. Celles-ci étant les dernières vacances avant les examens et l’été, elles sont traditionnellement associées aux bonheurs simples. Des vacances de Pâques parfaites incluraient être entre amis ou dans sa famille, dans un chalet de plaisance à la montagne et passer du bon temps ensemble avant de finir la journée devant un poêle avec un roman captivant et facile à lire. Pour 10% des Norvégiens chaque année.

Lire, voir ou écouter un påskekrim ferait le lien entre la réalité ennuyeuse en ville et le rêve d’évasion dans un chalet de montagne à l’approche de Pâques.

Nordberg finit par penser que le succès des påskekrim n’est un mythe marketing. Il est convaincu que les ventes de polars n’augmentent pas spécialement plus à Pâques qu’à Noël. De plus, l’expert de la littérature policière norvégienne assure que les publications de livres d’auteurs établis sortent à la rentrée, et non au printemps.

Oui, mais voilà le raisonnement de Nils Nordberg a presque dix ans. En une décennie, le contexte culturel du påskekrim a évolué. Les ventes de polars nordiques ont explosé et Headhunters est devenu un succès international. Alors que le påskekrim aura 90 ans en 2013, une étude approfondie serait nécessaire afin de cartographier les mythes et légendes autour du polar norvégien. Et je vous encourage à en parler autour de vous si vous connaissez des étudiants en langues et civilisations nordiques en panne d’inspiration.

SMS Olav V vous souhaite de Joyeuses Pâques!


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Påskekrim

A la veille du début de la Semaine Sainte, cineaster.net passe en mode påskekrim. Ce terme, typiquement norvégien est composé de deux mots: Påske = Pâques et krim = polar. C’est donc le monde du récit policier pascal que nous allons explorer.

Vous avez dit påskekrim?

Le påskekrim, ça a l’air sympa, mais pourquoi lire, écouter ou voir des récits remplis de suspense à Pâques plutôt qu’à l’approche de Halloween?
Et bien tout cela à cause du jour de Pâques 1923.

Tombé le Premier Avril, Pâques 1923 permet de marketer dès la veille du Dimanche des Rameaux un roman policier comme un crime véridique. Le canular prend si bien et le polar en question est un tel succès que dès l’année suivante, le prestigieux éditeur Aschehoug publie à son tour un thriller pour Pâques. Ce sera le premier d’une longue lignée de påskekrim déclinés par tous les médias (pièces radiophoniques, publicités, emballages, séries TV et films).

Mais avant de revenir sur le merveilleux monde des images animées, lançons un pavé dans la mare de vos certitudes concernant le genre policier en littérature.

La littérature policière moderne est née en Norvège

Saviez-vous que le premier roman policier moderne était norvégien?
Maurits Hansen (1794-1842) écrit Mordet paa Maskinbygger Roolfsen deux ans avant la parution du Double Assassinat dans la Rue Morgue (1841) d’Edgar Allan Poe.
Quoi? On vous aurait menti?
Manifestement.

En tout cas, si vous êtes un fan des livres de Gunnar Staalesen, Jo Nesbø ou Karin Fossum et que vos amis, perplexes, vous demandent encore aujourd’hui pourquoi le thriller est un genre sur-représenté dans la littérature norvégienne, vous pouvez maintenant leur répondre que c’est tout simplement parce qu’il y est né.
Fin de la parenthèse.

En effet, nous n’allons pas spécialement parler de littérature cette semaine. Mais plutôt nous plonger dans l’univers culturel übernorvégien du påskekrim sur grand écran. De 1928 à 2008, histoire de donner un cadre historique et de ne pas partir dans tous les sens.

En attendant le début de ce petit cycle, demain 2 avril 2012, et comme nous sommes aujourd’hui le Premier Avril, voici un spot publicitaire parodique de påskekrim:

Car contrairement à ce que la bande-annonce du DVD français de Dead Snow voulait bien vous faire croire, l’intrigue du film de Tommy Wirkola ne se passe pas pendant les fêtes de fin d’année mais bien pendant les vacances de Pâques.

Ceci n’est pas un poisson d’avril



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Turn me on {Få meg på, for faen} + cineaster.net = †

J’avais pensé écrire sur Turn Me On (Få meg på, for faen) de Jannicke Systad Jacobsen qui sort demain sur les écrans français. Ce ne sera pas le cas. Le DVD que j’attends depuis plusieurs semaines n’est pas encore arrivé. Il faut se rendre à l’évidence: des forces obscures m’empêchent de voir ce film norvégien.

Jannicke Systad Jacobsen, on ne veut pas que je voie ton film!

Episode 1: Rô, c’est ballot!

Tout a commencé en août dernier. Le premier film que je devais voir au Festival du Film d’Haugesund était justement la comédie de la réalisatrice norvégienne Jannicke Systad Jacobsen.
Après m’être assurée par mail que je retirerais mon accréditation à un lieu donné, je me rends au cinéma.

Ah ouaih, mais non, les accréditations, c’est au Palais du Festival.

Perte de 20 minutes.
Retour au cinéma pour acheter le pass de mon cinéphile de mari.

Ah ouaih, mais non, les pass, c’est aussi au Palais du Festival.
_Vous nous aviez dit qu’on pouvait les acheter ici.
_Les places, oui, mais pas les passeports permanents.

Cela commençait bien.
A cause de deux tanches du Rogaland, incapables de transmettre des informations correctes par e-mail, je venais de rater l’unique projection de Turn Me On.

Prends-moi l’Île!

Episode 2: ø se prononce “eu”

euh-euh-euh.
Moment deux.
Le film obtient une distribution en France c’est bien mais j’ai déjà commandé mon DVD norvégien et se dote d’une affiche ringardissime. Le texte affiché est celui-ci:


Turn me øn!


Or, comme tout fan de Trentemøller le sait, non seulement Ø se prononce EU, mais le mot bâtard Øn orthographié ainsi résonne comme Ön-Øyen-Øen: l’île.

Får meg på, for faen
–> Allume-moi, bon dieu

devenu Turn me on, goddammit à l’International
est devenu en France Turn Me Øn
–> Prends-moi l’Île.

Ah-ah-ah.
Tous les ressortissants scandinaves voyant l’affiche de Turn Me On la trouvent navrante. En France, cela ne représente après tout que quelques dizaines de milliers de personnes.
Bref, c’est ce qu’on pourrait appeler en toute retenue un Epic Fail.

Episode 3: c’est rose et kitsch… c’est un film de John Waters, c’est ça?

Turn Me Øn n’est pas un film de John Waters malgré la tonalité aquatique de son titre français et le rose fuchsia de son affiche.
D’ailleurs, on peut regretter qu’avec un nouveau titre évoquant d’avantage une bataille navale que la vie sexuelle d’Alma, on n’ait pas gardé les couleurs originales de l’affiche norvégienne de Turn Me On:

Turn Me On le film norvégien de Jannicke Systad Jacobsen

Au moins, on aurait été un doigt plus cohérent.

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2007-2010: l’Amanda du public

Vox populi!

Nous avons vu hier ce qui est nécessaire pour être récompensé par “les professionnels de la profession” à l’Amanda du meilleur film norvégien. Aujourd’hui, nous allons nous pencher sur un des prix les plus récents de l’histoire des Amanda: le prix du public.

Qui compose cette foule? Pas une masse critique de cinéphiles mais un groupe beaucoup plus effrayant, j’ai nommé: les téléspectateurs et lecteurs de tabloïds.

Gardiens du bon goût consensus et de l’équilibre, les jurés aiment à récompenser des films dans lesquels les héros sont prisonniers d’un cercle infernal: la drogue, la guerre, le capitalisme, un psychopathe, bref un danger bien présent mettant en péril l’individu et sa communauté, qu’elle soit:

  • sa famille
  • l’ensemble de ses compatriotes
  • son ethnie
  • ou sa bande de copains.

Jury participant avec le même enthousiasme aux alter ego de Secret Story, Eurovision ou autres Questions pour un Champion scandinaves, le public de Norvège n’est pas aussi inconsistant qu’on aurait pu le craindre.

Retour sur ces films préférés faisant la part belle aux sociétés rongées par un mal extérieur.

2010

Engelen, de Margreth Olin.
Le groupe: la cellule familiale sur deux générations.
La menace: un cocktail de violences (alcool, violences conjugales, inceste et drogues comme dans un film danois).


2009

Opération Sabotage, de Joachim Rønning & Espen Sandberg.
Le groupe: la résistance norvégienne pendant la Seconde Guerre Mondiale.
La menace: la collaboration de Vidkun Quisling avec le Troisième Reich.


2008

La rébellion de Kautokeino, de Nils Gaup.
Le groupe: des éleveurs de rennes Samés appauvris et exploités.
La menace: un riche marchand sans scrupules et un prêtre intéressé.


2007

Cold Prey, de Roar Uthaug.
Le groupe: Une poignée de jeunes adultes en vacances.
La menace: Un psychopathe qui hante le Jotunheimen (comme métaphore des dangers de la nature humaine)


Moralité? Pour plaire au public norvégien, il faut avoir pour devise:

Aide-toi et le ciel t’aidera!

et ce, peu importe le résultat de l’entreprise.
À vérifier ce soir lors de la cérémonie des Amanda.