1. Adapter des polars d’auteurs établis comme Gunnar Staalesen ou Karin Fossum ne garantit pas leur qualité. Les romans policiers sont en général mieux calibrés que leurs adaptations.
2. Un bon polar peut ne rien à voir avec Pâques. Bloody Angels, son scénario original et sa sortie pendant les vacances de Noël 1998 en sont le meilleur exemple.
3. Un påskekrim réussi contient un ou plusieurs crimes abjectes. Plus les actes commis son affreux et inexplicables plus le påskekrim a des chances de captiver son public. Ce qui est aussi vrai du genre policier en général.
4. Le milieu du drame a intérêt à être tout sauf une ville trop connue comme Oslo. La campagne, un fjord de l’ouest, le bord d’un lac ou une petite bourgade sont les lieux privilégiés du påskekrim. Plus l’endroit est isolé et proche de la nature (ici une montagne, là une forêt), plus l’angoisse et la peur de l’inconnu seront propices au déroulement de l’intrigue.
5. Les personnages de påskekrim sont typés et caractérisés par une vie intérieure intense. Psychanalyse, folie, inceste, crimes de sang froid, pédophilie et vengeance y ont leur place. Plus le crime sera révoltant ou mystérieux plus la résolution du påskekrim sera excitante. Même l’enquêteur se montrera plus dandy désabusé qu’héroïque, comme issu du roman noir américain.
6. Une esthétique du faux-semblant domine. Au pays des cent jours de nuit et de lumière, apparences trompeuses, contre-jours, reflets, spectres et brouillard transcendent une lumière qui aurait dû appuyer le “voir, c’est savoir“. Dans Insomnia, alors que la journée est perpétuelle, faire la lumière sur les crimes est encore plus compliqué qu’à des latitudes où l’alternance de jours et de nuits est la règle. La confusion entre le jour et la nuit, la vie et la mort font apparaître des fantômes – chose rare dans les films policiers – à la fois dans Insomnia et dans Le Lac des Morts.
Dans l’article du Dagbladet du 9 avril 2003, Nils Nordberg, essaie d’expliquer l’engouement que suscitent les påskekrim en Norvège.
Une de ses hypothèses pour expliquer l’intérêt pour le grotesque en mars/avril est l’origine sombre et sanglante des fêtes du printemps.
Que ce soit dans la tradition judéo-chrétienne ou chez les païens, le printemps est associé au sacrifice (Pessa’h, Pâques, Blót ou Segerblot) et au sang versé pour assurer une année propice.
L’autre piste de Nils Nordberg est l’aspect symbolique de la lecture pendant les vacances de Pâques. Celles-ci étant les dernières vacances avant les examens et l’été, elles sont traditionnellement associées aux bonheurs simples. Des vacances de Pâques parfaites incluraient être entre amis ou dans sa famille, dans un chalet de plaisance à la montagne et passer du bon temps ensemble avant de finir la journée devant un poêle avec un roman captivant et facile à lire. Pour 10% des Norvégiens chaque année.
Nordberg finit par penser que le succès des påskekrim n’est un mythe marketing. Il est convaincu que les ventes de polars n’augmentent pas spécialement plus à Pâques qu’à Noël. De plus, l’expert de la littérature policière norvégienne assure que les publications de livres d’auteurs établis sortent à la rentrée, et non au printemps.
Oui, mais voilà le raisonnement de Nils Nordberg a presque dix ans. En une décennie, le contexte culturel du påskekrim a évolué. Les ventes de polars nordiques ont explosé et Headhunters est devenu un succès international. Alors que le påskekrim aura 90 ans en 2013, une étude approfondie serait nécessaire afin de cartographier les mythes et légendes autour du polar norvégien. Et je vous encourage à en parler autour de vous si vous connaissez des étudiants en langues et civilisations nordiques en panne d’inspiration.

A la veille du début de la Semaine Sainte, cineaster.net passe en mode påskekrim. Ce terme, typiquement norvégien est composé de deux mots: Påske = Pâques et krim = polar. C’est donc le monde du récit policier pascal que nous allons explorer.
Le påskekrim, ça a l’air sympa, mais pourquoi lire, écouter ou voir des récits remplis de suspense à Pâques plutôt qu’à l’approche de Halloween?
Et bien tout cela à cause du jour de Pâques 1923.
Tombé le Premier Avril, Pâques 1923 permet de marketer dès la veille du Dimanche des Rameaux un roman policier comme un crime véridique. Le canular prend si bien et le polar en question est un tel succès que dès l’année suivante, le prestigieux éditeur Aschehoug publie à son tour un thriller pour Pâques. Ce sera le premier d’une longue lignée de påskekrim déclinés par tous les médias (pièces radiophoniques, publicités, emballages, séries TV et films).
Mais avant de revenir sur le merveilleux monde des images animées, lançons un pavé dans la mare de vos certitudes concernant le genre policier en littérature.
Saviez-vous que le premier roman policier moderne était norvégien?
Maurits Hansen (1794-1842) écrit Mordet paa Maskinbygger Roolfsen deux ans avant la parution du Double Assassinat dans la Rue Morgue (1841) d’Edgar Allan Poe.
Quoi? On vous aurait menti?
Manifestement.
En tout cas, si vous êtes un fan des livres de Gunnar Staalesen, Jo Nesbø ou Karin Fossum et que vos amis, perplexes, vous demandent encore aujourd’hui pourquoi le thriller est un genre sur-représenté dans la littérature norvégienne, vous pouvez maintenant leur répondre que c’est tout simplement parce qu’il y est né.
Fin de la parenthèse.
En effet, nous n’allons pas spécialement parler de littérature cette semaine. Mais plutôt nous plonger dans l’univers culturel übernorvégien du påskekrim sur grand écran. De 1928 à 2008, histoire de donner un cadre historique et de ne pas partir dans tous les sens.
En attendant le début de ce petit cycle, demain 2 avril 2012, et comme nous sommes aujourd’hui le Premier Avril, voici un spot publicitaire parodique de påskekrim:



J’avais pensé écrire sur Turn Me On (Få meg på, for faen) de Jannicke Systad Jacobsen qui sort demain sur les écrans français. Ce ne sera pas le cas. Le DVD que j’attends depuis plusieurs semaines n’est pas encore arrivé. Il faut se rendre à l’évidence: des forces obscures m’empêchent de voir ce film norvégien.
Tout a commencé en août dernier. Le premier film que je devais voir au Festival du Film d’Haugesund était justement la comédie de la réalisatrice norvégienne Jannicke Systad Jacobsen.
Après m’être assurée par mail que je retirerais mon accréditation à un lieu donné, je me rends au cinéma.
Ah ouaih, mais non, les accréditations, c’est au Palais du Festival.
Perte de 20 minutes.
Retour au cinéma pour acheter le pass de mon cinéphile de mari.
Ah ouaih, mais non, les pass, c’est aussi au Palais du Festival.
_Vous nous aviez dit qu’on pouvait les acheter ici.
_Les places, oui, mais pas les passeports permanents.
Cela commençait bien.
A cause de deux tanches du Rogaland, incapables de transmettre des informations correctes par e-mail, je venais de rater l’unique projection de Turn Me On.


euh-euh-euh.
Moment deux.
Le film obtient une distribution en France c’est bien mais j’ai déjà commandé mon DVD norvégien et se dote d’une affiche ringardissime. Le texte affiché est celui-ci:
Får meg på, for faen
–> Allume-moi, bon dieu
devenu Turn me on, goddammit à l’International
est devenu en France Turn Me Øn
–> Prends-moi l’Île.
Ah-ah-ah.
Tous les ressortissants scandinaves voyant l’affiche de Turn Me On la trouvent navrante. En France, cela ne représente après tout que quelques dizaines de milliers de personnes.
Bref, c’est ce qu’on pourrait appeler en toute retenue un Epic Fail.
Turn Me Øn n’est pas un film de John Waters malgré la tonalité aquatique de son titre français et le rose fuchsia de son affiche.
D’ailleurs, on peut regretter qu’avec un nouveau titre évoquant d’avantage une bataille navale que la vie sexuelle d’Alma, on n’ait pas gardé les couleurs originales de l’affiche norvégienne de Turn Me On:


Au moins, on aurait été un doigt plus cohérent.
Nous avons vu hier ce qui est nécessaire pour être récompensé par “les professionnels de la profession” à l’Amanda du meilleur film norvégien. Aujourd’hui, nous allons nous pencher sur un des prix les plus récents de l’histoire des Amanda: le prix du public.
Gardiens du bon goût consensus et de l’équilibre, les jurés aiment à récompenser des films dans lesquels les héros sont prisonniers d’un cercle infernal: la drogue, la guerre, le capitalisme, un psychopathe, bref un danger bien présent mettant en péril l’individu et sa communauté, qu’elle soit:
Jury participant avec le même enthousiasme aux alter ego de Secret Story, Eurovision ou autres Questions pour un Champion scandinaves, le public de Norvège n’est pas aussi inconsistant qu’on aurait pu le craindre.
Engelen, de Margreth Olin.
Le groupe: la cellule familiale sur deux générations.
La menace: un cocktail de violences (alcool, violences conjugales, inceste et drogues comme dans un film danois).
Opération Sabotage, de Joachim Rønning & Espen Sandberg.
Le groupe: la résistance norvégienne pendant la Seconde Guerre Mondiale.
La menace: la collaboration de Vidkun Quisling avec le Troisième Reich.
La rébellion de Kautokeino, de Nils Gaup.
Le groupe: des éleveurs de rennes Samés appauvris et exploités.
La menace: un riche marchand sans scrupules et un prêtre intéressé.
Cold Prey, de Roar Uthaug.
Le groupe: Une poignée de jeunes adultes en vacances.
La menace: Un psychopathe qui hante le Jotunheimen (comme métaphore des dangers de la nature humaine)
Moralité? Pour plaire au public norvégien, il faut avoir pour devise:
et ce, peu importe le résultat de l’entreprise.
À vérifier ce soir lors de la cérémonie des Amanda.